Ce que j'aime sans doute le plus chez Amiel c'est sa capacité à sans cesse ré-examiner le fonctionnement autarcique de sa pratique : le diariste du XIXe siècle est un homme qui met des mots sur la chose qui le fait écrire, qui construit le mode d'emploi en même temps que la machine, dans son coin, comme un apprenant solitaire en plein défi d'intelligence (l'intelligence de l'examen est donc double : il y a l'intelligence de l'auto-analyse, il y a l'intelligence de la découverte des fonctions). Or ce début de XXIe siècle plonge dans la pratique des blogs de la même manière. Certes, il ne s'agit pas de tourner dans un espace clos (l'introspection) mais d'exposer, de faire lire, de faire partager. Réagir n'est plus une activité déserte (mon cerveau parle à la feuille blanche de mon cahier) mais une entreprise de mise à disposition instantanée (mon cerveau va vite s'épancher sur des pages volatiles, luxuriantes, inessentielles et publiques). Mais ce qui demeure identique, c'est l'effervescence du questionnement sur la pratique : que fais-je quand j'écris sur mon blog ? quels processus de constitution font que cet objet existe ? Mets-je ma vie en acte ou est-ce que je banalise mon existence ? Que suis-je en train de manifester dans ce goût de communiquer ? Le moi se dit-il par ce balancement dans le vide que constitue l'acte de "poster" un message ou par le trop-plein obsédant ? Le processus de contrôle des archives équivaut-il à une relecture critique, à une plongée dans un moi changeant, inconstant et fortement prisonnier de la date ? Ces questions peuvent en effet définir le souci des blogueurs attentifs au ferment littéraire d'une pratique démocratique et communicante.

C'est aussi une pratique profondément structuraliste. Se dire dans la structure, dans le rite, dans l'élan réactif organisé c'est se montrer sensible au même dans la complexité. C'est offrir à lire sur le net un modèle de soi reconnaissable, identifiable et symbolique. J'écris une page que je fonde dans un modèle prédéfini, qui me convient, certes, mais que je n'ai pas totalement choisi, et qui fixe pour moi (pour ma parole) des règles. Le même se conçoit dans une sorte d'esprit journalistique (il y a finalement peu de "foutoir" dans les blogs et certains ressemblent à s'y méprendre à des éditions en ligne de nos journaux !), le complexe dans l'élan réactif. C'est ainsi que nous pourrions créer une "expérimentation sur les modèles" qui aurait passionné Lévi-Strauss.

Une autre visée reste identique dans le cas d'une comparaison avec un diariste comme Amiel. C'est justement que la complexité peut se dire. Dans le cadre du journal intime du XIXe siècle, c'est le moi saisi dans son lien à la réalité qui garantit l'approche de la complexité. Dans le cadre du blog c'est le surdimensionnement objectal qui est complexe. J'en veux pour preuve que la "blogosphère" donne à lire un objet qui unit les trois âges que Régis Debray commentait dans son Cours de Médiologie : L'écriture (la logosphère) renvoit à la parole de L'UN, l'imprimerie (la graphospère) diffuse la parole de TOUS, l'audiovisuel (la vidéosphère) se saisit de la parole de CHACUN. Debray s'arrête là dans sa douzième leçon (qui date de 1991) et n'envisage pas la "netosphère" qui frappe par sa complexité, sa dimension de fusion des trois âges : en publiant ma vie sur le net, j'allie L'UN au CHACUN et au TOUS.

Tous les blogueurs n'ont pas conscience du fonctionnement révolutionnaire de cet habitus, mais les traces de ces questionnements existent. Aux chercheurs de savoir les lire...

Philippe Amen (janvier 2006)