Dans mon dernier billet, je fustigeais de façon allusive et sans aucune colère, croyez-moi, l'habitude de quelques journalistes (et je nommais en référence l'un des plus honnêtes) à estimer la publication d'un journal intime selon les critères habituels de la réception littéraire :

  • puisque le journal intime est un écrit atypique et historique, il semble facile de définir son intérêt par son côté pittoresque : la personnalité attachante du scripteur, une personnalité originale, assez excitante pour ne pas décourager le lecteur d'entamer cette lecture scrupuleuse et inessentielle, ce sacerdoce, devrait donc aider à mettre en valeur le contexte qui fait l'homme. Après tout, quoi de plus amusant que les ragots des siècles passés si ces ragots sont élégamment dits, amusants, si c'est "enlevé" !

  • puisque le journal intime est une somme de jours déchus, un grand œuvre qui ouvre la porte sur les petitesses de l'existence (et avez-vous remarqué que mêmes les plus magnifiques victoires de cet ego qui parle semblent enfermées immanquablement dans le cagibi de véritables décompositions ?), il semble normal de penser qu'on peut expurger ce grand œuvre de toutes les répétitions, de toutes les feuilles mortes de notre ennui, bref il semble normal de construire un produit éditorial allégé. Après tout, pourquoi prendrais-je plaisir à sentir s'insinuer en moi par une rhétorique vertigineuse le thème obsessionnel de l'inadaptation au monde d'un Amiel si je peux goûter en quelques formules choc ce que ce même Amiel pense de lui et de son temps?

L'homme de 2009 reçoit donc le journal intime, production éditoriale avant que d'être auctoriale, comme un écrit historique et violemment redondant. Ce volume devrait être léger de toutes les anecdotes qui amuseraient notre conscience patrimoniale mais il est lourd de tout un fatras de notations sans tri, de toutes les obsessions sans écho d'une vie. Je souhaite qu'on se rende compte qu'on commet deux contresens.

Le premier contresens est de ne voir dans le journal intime qu'un témoignage. En quelque sorte de le dé-universaliser. Et par là même de lui enlever une partie de sa vertu littéraire. Le second est un aveuglement :  le lecteur qui croit qu'on peut faire plus court ou moins ennuyeux ne se pose pas la question phare de la nécessité. Il ne voit pas que le journal d'un Delacroix, d'un Amiel, d'un Benjamin Constant, celui de Larbaud qui vient d'être édité, n'existe que par sa lourdeur, sa pesanteur, son poids. En écrivant, un romancier virevolte, un poète caresse des albatros. Un diariste, lui, incorpore la grosseur de son corps dans la page, il étouffe la page de la barbarie de sa pesanteur existentielle, de sa tragique existence. Et c'est dans ce poids indigeste de la réception que se loge une partie de notre capacité à faire grandir, littérairement, une altérité fortement énoncée.

delacroixbenjamin_constant

Ah, je sais bien, personne ne lit Amiel aujourd'hui. Ou par fragments.
Sachons pourtant quitter notre tentation moderne du fragmentaire pour un peu de lourdeur intime. Une lourdeur si peu historique. Inactuelle.